Miss’s Bunny

             Petit matin pluvieux sous la tente ; se coller les uns sur les autres au son de l’orage battant, quel bonheur. Malgré le déluge, on se réjouit de découvrir l’imperméabilité à toutes épreuves de notre nouvel abri. Dehors, les voisins s’engueulent, pressés de déguerpir, mouillés à lavette, frustrés d’avoir vu leur nuit écourté par l’inondation de leur tente décathlon, planté à 10 cm de la nôtre. 

Pourquoi les gens se campent-ils les uns sur les autres en Europe ? Le camping à l’Européenne ce n’est pas les parcs nationaux du Québec, faut dire. On serait tenté de croire ‘’oui, mais faute d’espace’’ sauf que dans ce cas-ci, le camping se trouve dans un ancien champ de vaches. Ne pouvant pas survivre en vendant son beurre, la famille slovène a troqué les vaches pour des campeurs. Une petite maison avec trois ou quatre chambres d’hôte, service d’un délicieux goulasch par la maman, douches propres, une chouette aire de pique-nique. Un immense champ, bordé d’un joli ruisseau accueille maintenant camping cars et tentes. Et comme un troupeau de vaches, tous les campeurs finissent par se retrouver dans le même petit coin bouetteux, avec vu sur l’immense prairie et son herbe verdoyante.

Nos voisins sont arrivés tard dans la soirée. Ils nous ont cassé les oreilles toute la nuit avec leurs conversations arrosées et leur musique. Ce matin, j’ai un petit sourire en coin en les écoutants se tomber sur la tomate. Je me recale dans mon duvet bien chaud, au son de la pluie torrentielle, sous ma tente imperméable. Bonheur. 

Arrêtés dans un kebab shop pour dîner. Pas notre premier choix, mais ça fait l’affaire. Tout de même, le kébab après la pluie, c’est pas mal. Voyez-vous, n’ayant pas le budget pour une remorque 100 % imperméable, suspension réglable et sièges inclinables, j’ai patenté une toile presque anti-pluie… faute d’avoir ce qui faut, ma stratégie est simple ; habiller la petite comme il faut à l’intérieur de la remorque. Ça marche, un peu, mais pas le choix de s’arrêter souvent avant que le toit de la remorque ne lui tombe sur la tête sous le poids de la flaque d’eau qui s’y accumule…

Le soleil sort enfin, juste à temps pour notre dernière bouchée. La trotteuse se dégourdie, saute dans les flaques d’eau et traîne Miss’s Bunny sur les chaises graisseuses du kebab shop. Vient le temps de partir, change une couche debout dans un racoin du kébab shop, sécurise la petite avec les clips et le casque, fermer la remorque. Il ne nous reste plus qu’une vingtaine de kilomètres avant de rejoindre la mer, ça fait deux semaines qu’on attends ça. Nous entamons notre descente, une merveilleuse côte de 6 km avec le vent dans l’dos et un arc-en-ciel devant, que du bonheur. 

Quand tout à coup…il me semble que c’est bien silencieux derrière.

P’tite louve, ça va derrière? 

Maman, où Miss’s Bunny? MISS’S BUNNY! MISS’S BUNNY!

Ok, on s’arrête une minute.

Oh dear… Miss’s Bunny voyez-vous, c’est le doudou de ma fille de 2 ans. Genre de lapin qui a vu de meilleurs jours (et qui est maintenant tout graisseux d’huile de kebab)… mais, c’est la seule chose que ma fille ait jamais adopté. Avant Miss’s Bunny, son doudou, c’était moi. Le genre d’affaire essentiel quand on part en voyage avec des enfants, même à vélo.

On cherche partout, pas de trace de Miss’s Bunny. Le maudit lapin n’est pas dans la remorque, il n’est pas dans les sacoches, il est nul part. On a dû l’échapper sur la route ou pire encore, le laisser au Kébab Shop en haut de la côte. Alors là, c’est à moi de me faire tomber sur la tomate. Mon époux n’en revient pas : Comment as-tu pu oublier Miss’s Bunny!!! 

Et moi, je n’en reviens pas qu’il n’en revienne pas : Depuis quand c’est à moi de vérifier que Miss’s Bunny est dans la remorque, j’ai déjà ben d’autre chose à faire comme ça!

Moi la mère ingrate : On continu. On lui en rachètera un autre doudou, ça se trouve partout. Pas question de remonter la côte pour un lapin dégoûtant.

Le papa exemplaire : Y en est pas question! C’est le seul doudou qu’elle aime, je détache la remorque pis je retourne tout seul. 

La mère paniquée : T’es tu fou, tu vas pas nous laisser toutes seules ici au bord de l’autoroute au milieu de nul part en Slovénie! Rattache la remorque, on reste ensemble !

Inutile de vous dire que les 6 km étaient pas mal moins agréables à monter avec le vent dans face. J’espérais en maudit que Miss’s Bunny nous attende sagement sur sa chaise de plastique branlante et qu’elle ne se soit pas fait adopter par un petit slovène.

Finalement, après une longue montée silencieuse, on a retrouvé Miss’s Bunny, et on ne l’a plus jamais perdu. 

Il me semble avoir croisé un p’tit couple mouillé, avec deux sourires en coin…

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